Cet endroit qui n'était pas chez moi

Avec l'Homme, ça fait plus de six ans qu'on est ensemble. Je l'ai rencontré très jeune, j'entrais tout juste au lycée, et je n'imaginais pas que nous en arriverions ici. On a évolué ensemble, très vite, avec des rêves de "grands" du haut de nos seize ans. On voulait vivre ensemble, tout le temps. Chaque jour passé sans lui me paraissait inutile. Je rêvais de vieillir plus vite, pour pouvoir enfin connaître les joies et les peines de cette vie à deux que je fantasmais tant. 
Je suis le genre de fille qui planifie tout à l'avance. Qui imagine, du moins, tout à l'avance. Je ne sais pas vivre sans me projeter, sans faire des projets, des plans d'avenir à court ou long terme. Mes carnets sont remplis de petites listes qui racontent ce dont j'aurais besoin à tel ou tel moment crucial de ma vie. J'étais donc toute organisée et préparée à ce grand saut. Et rien ne s'est fait comme prévu.

Notre maison, on ne l'a pas choisie. A peine sorti des études, l'Homme a eu la chance de trouver un CDI. Le genre rêvé, qui ne se refuse pas. Avec venait un logement de fonction. Cela ne signifie pas qu'on ne paie pas de loyer, seulement que le tarif est plus bas, parce qu'on nous impose l'endroit où vivre. Mais le débat ne porte pas là-dessus, aujourd'hui. 

En l'espace de quelques semaines seulement, il a fallu que je me fasse à l'idée de partir de chez mes parents, pour la première fois de ma vie. Il a fallu que moi, fille de la ville, j'accepte l'idée d'aller vivre en pleine campagne. Mon quart d'heure de trajet citadin pour me rendre au travail allait se transformer en quarante minutes de voiture, moi qui n'aimait pas beaucoup conduire. Pire, je n'avais pas la moindre idée de ce à quoi allait ressembler l'appartement. Alors j'ai fait ce que je sais faire le mieux, j'ai imaginé. Chaque jour jusqu'à ce que je puisse enfin le voir, j'ai tâché de visualiser ce qu'il pourrait être. 

Lorsqu'enfin nous avons pu le visiter, rien n'était comme je m'y attendais. L'endroit était spacieux, bien plus grand que ce dont nous avions besoin pour nous deux. Repeint récemment, il n'avait pas l'air de ces vieilles demeures défraîchies que je craignais de trouver. Nous ne serions, finalement, pas si mal. 

Les premières semaines, pourtant, ont été abominables. L'électricité était déplorable. Il m'a suffit de brancher l'aspirateur pour que les plombs sautent, anéantissant au passage l'ordinateur, les enceintes de la télévision et la télévision elle-même. Ceux qu'on nous envoyait pour réparer les dégâts ne parvenaient qu'à les empirer. Le chauffage, ensuite, ne fonctionnait pas plus de quelques heures d'affilée. Une fuite, dans les tuyaux, je crois. A l'heure actuelle, ce n'est toujours pas réglé. Les portes font un bruit monstrueux, certains volets ne ferment plus du tout. La douche est si minuscule que je suis incapable de m'y pencher en avant pour ramasser le gel douche, si j'ai le malheur de le faire tomber. 

Et je ne me suis pourtant jamais sentie si bien nulle part. Notre canapé, trouvé pour trois fois rien sur internet, est si confortable que mes parents l'envient. Ce balcon qui m'angoisse, parce qu'infesté de ces araignées qui me terrifient, permet à nos deux chats d'aller et venir comme bon leur semble. Cette vie à la campagne qui m'angoissant m'offre un apaisement que je ne soupçonnais pas : mes voisins réceptionnent mes colis, viennent toquer chez moi le soir pour m'inviter à manger quand ils savent que mon Homme est en déplacement. Cette cuisine dans laquelle tout m'horripile aura vu naître mes premières vraies expériences culinaires. Les murs blancs et froids ont été parés de tableaux, pour la plupart offerts. 

En une année seulement, cet endroit m'aura permis de me sentir plus en sécurité que nulle part ailleurs. J'y ai déjà éparpillé des centaines de souvenirs. Et j'ai cette sensation, que je croyais impossible alors, d'être réellement « chez moi ».

Ca m'aura pris un certain temps, peut-être trop sûrement. Juste le temps, finalement, d'apprendre la mutation à venir. Dans trois mois, quatre tout au plus, il faudra déménager de nouveau. 

Alors je fais ce que je sais faire de mieux... J'imagine ce à quoi ressemblera ma vie, et ce futur endroit qui n'est pas chez moi. 

2 commentaires

  1. Woooo. Alors j'ai tout lu. Et crotte alors. Déjà j'avais un peu oublié l'appartement et puis arrivé à la fin j'me suis dis "Attends quoi ?! Ils déménagent de nouveau ? Mais... Non c'était... non..." J'ai eu un énorme bug. Puis j'ai illico remonté l'article pour vérifier la date. Woo Quelle frayeur !

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    1. Haha oui, l'article date un peu, ne t'en fais pas j'aime encore plus notre nouvelle maison et je n'ai pas l'intention d'en partir de si tôt !

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